Le suicide, une ultime décision à prendre.
L’annonce du décès de quelqu’un donne lieu d’office à divers commentaires, et pourquoi pas diverses révélations, de la part de tout un chacun : les gens de la famille, les amis proches, et les autres … surtout les autres ? Bien heureusement, il est assez rare que les commentaires post-mortem soient différents de ceux de son vivant, bien que ni l’honnêteté ni le respect ne soient le fort de nos contemporains.
Le décès d’une amie, quelqu’un en tout cas qui me plaisait intellectuellement parlant, pourquoi ais-je l’envie d’insister sur « intellectuellement » ? me replonge tout à coup dans mon regard de la société. Un jour sans doute ouvrirais-je une parenthèse sur l’amour, l’amitié, le respect, quelles différences, quelles coïncidences ?
Quand on regarde la vie de quelqu’un, après coup, une sorte de bilan, un regard à la fois vide d’émotion, il est trop tard pour cela, analytique donc, bien qu’emprunt de « J’aurai du… Si j’avais su … » vains et stériles, cette vie, parce que c’est ça aussi toute cette tristesse, c’est de regarder une vie après la mort, des éclairs hallucinés exacerbent cette vision qu’on a de la vie de cette émouvante jeune femme. Les histoires d’abord qu’on se remémorent, qui se colportent, des hommes, le pouvoir de certains hommes dans la société qui leur donne une aura, ou en tout cas une publicité, telle du miel pour les abeilles. Qu’en fait on de se pouvoir ? Le maîtrise-t-on ? Dira-t-on a son décès « Il a eu les femmes qu’il voulait grâce à son pouvoir ! » ? Ou grâce à son génie ? Grâce à l’être humain qu’il a su être dans ses rapports de force ? Parce que pouvoir rime avec conflit. Conflit avec tristesse, tristesse avec suicide. C’est simple, limpide. Trop sans doute, et il n’est nullement question de responsabilité, peut être de responsabilisation… Dira-t-on à son décès à elle, qu’elle l’a volé, qu’il ne l’a pas aimé, qu’il a joué avec elle, qu’elle les a collectionnés ? Le pouvoir de l’attirance, le pouvoir de la fonction, le pouvoir du sexe … Quel jeu cruel joues-tu avec nous ! Qu’as-tu décidé pour moi ?
Je voudrais aussi me poser la question de savoir comment on en arrive à la conclusion que le suicide est une solution, une alternative valable à la vie que l’on mène. Je reste intrigué par cette ultime seconde où l’on choisit. C’est aussi simple que prendre des décisions tous les jours, c’est un avis très personnel je le concède, mais le sentiment de non-retour est si intense, à la fois une sorte de plénitude et de peur incommensurable. Trois moments : un état indescriptible, propre, intime, impartageable, précède la décision, la volonté de la prendre, l’organiser ; et puis la fin. La fin de souffrance, d’interrogation, d’abnégation, de peur… la fin d’un cauchemar.
Mais à la réflexion, y-a-t-il vraiment cet instant ? Je disais la volonté, organiser son départ. Je peux imaginer bien plus qu’une étincelle ou la goutte qui fait déborder le vase, plutôt un fruit qui mûrit lentement dans la pensée, pour occuper-occulter finalement une partie du raisonnement. Goutte après goutte, crise après crise, perte de contrôle se succédant dans une spirale qui semble infinie, le fruit de l’imagination grandit et obscurcit toute alternative. Et si tout cela avait quand même une fin, si on pouvait tout faire basculer, définitivement, en prenant une décision ?
C’est, c’était, mais elle reste présente dans mon esprit parce qu’elle s’est suicidée, et cet acte volontaire m’interpelle ; c’est une femme, c’est une mère, c’est une amante. Toute sa vie, et sans doute une partie de sa tristesse sont imputable à cette sexualité assumée. Faire l’amour c’est vivre peut on penser au premier abord, mais qu’est-ce qu’il en est du vide intérieur d’une relation sexuelle ? On fait l’amour à deux, voire même à plusieurs ? Et alors ? En réalité pas sûr du tout. Un partenaire peut être aussi utile qu’un godemiché, c’est déjà cela, mais oublions alors l’amour. Qu’en est-il d’un échange, d’un partage, d’une (grande) communion ? Toc, toc, qui est là ? Un vagin, un sexe … C’est tout ? C’est qui ? Que du sang, et quoi d’autre ? On parle de relation sexuelle, mais y-t-il toujours relation, c’est-à-dire un lien entre les deux amants ? Et si le vide s’installait là aussi petit à petit. Et si on se disais « je vais changer de partenaire pour échanger mon corps pleinement », n’était qu’une fuite en avant vers un vide a combler qu’un sexe ne comble pas. La multiplication des amants, des mariages, des divorces est sans doute un signe. Un signe de beaucoup de choses, soit, mais pas simplement d’un appétit sexuel, d’un malaise psychologique… sans doute de tout à la fois. Et bien sûr d’une crise existante, pour laquelle une décision est prise.
Une jeune femme alliant modernité dans le comportement et tradition, je veux dire par la quelqu’un qui est encré dans la réalité de son village, mais qui ose employer son énergie, son temps, pour les autres, c’est à dire être dans son temps, être dans son environnement. Comme de plus en plus de gens s’engagent, militent entend-t-on parfois, pour un monde différent, meilleurs ? humain, dans sa modernité. Le village, le monde est un village rappelons-le, est aussi une caisse de résonance de nos turpitudes ; un miroir qui nous rappelle ce que l’on voudrait être, ce qu’on aurait voulu être, et derrière lequel on perçoit trop bien le regard des autres ; une famille que l’on aime autant qu’on la déteste. Etre. Une personnalité, un corps, un esprit. Et le village décide pour vous, à votre insu. Il vous broie si vous rejetez son verdict, il vous oublie si vous lui obéissez.